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Peinture des ambassadeurs


Fouilles sur le site de Koktepe

La plaine du Zerafshan à l'Âge du Fer

Responsables: Claude RAPIN et Mukhammadjon ISAMIDDINOV

Première occupation| Phase monumentale | Princesse Sarmate

Site de Koktepe

Texte de Claude Rapin

Dans l'Antiquité, la prospérité de la plaine du Zerafshan repose pour l'essentiel sur sa richesse agricole et sur un dense réseau d'irrigation, organisé à partir de grands canaux dérivés du fleuve principal, le Dargom et le Bulungur. Avec la mise en place de ces canaux, au tournant de l'âge du bronze à l'âge du fer, prennent naissance deux grandes cités: Samarkand, sur le plateau d'Afrasiab alimenté en eau à partir du Dargom, et Koktepe, à 30 km au nord, dont le territoire est alimenté par le Bulungur. Afin de connaître les couches les plus anciennes, difficiles d'accès à Samarkand, la MAFOUZ a entrepris une étude du site de Koktepe, en quelque sorte « jumeau » d'Afrasiab [fig. 1]. En effet, à la différence de ce dernier, Koktepe n'a connu après l'Antiquité qu'une occupation sporadique, qui a permis la conservation des périodes les plus anciennes, depuis le dernier tiers du IIe millénaire av. n.è. jusqu'au IIIe s. av. n.è.

Première occupation (IIe millénaire av. J.-C. - VIIIe s. av. J.-C.)

Antérieurement à la structuration monumentale le site fut occupé, à une époque que l'on propose de placer entre le XIIIe et le VIIIe s., par une population produisant une céramique non tournée et peinte, d'affinités ferghaniennes, et utilisant comme matériau de construction le pisé et la brique plano-convexe; celle-ci va continuer à être employée pendant plusieurs siècles, ce qui ne facilite pas l'établissement d'une chronologie absolue (en l'absence d'une abondante céramique stratifiée et de datations fiables au carbone 14 pour la période VIIIe-Ve s. av. n.è.) . ^

Phase monumentale (VIIIe - IIIe s. av. J.-C.)

Koktepe se compose d'une terrasse haute fortifiée vaste de 17 hectares [fig. 2], apparemment englobée dans une enceinte beaucoup plus vaste dont le seul tronçon subsistant se trouve au nord. La première phase monumentale se situe sans doute à l'époque pré-achéménide; les briques portent alors des marques de comptabilité analogues à celles rencontrées sur le premier rempart d'Afrasiab [fig. 3] [fig. 4].

Grandes aires fortifiées quadrangulaires de l'Âge du fer

Porte de l'aire sacrée Ouest La partie centrale de la terrasse contient elle-même deux enceintes non contiguës (notées A et B sur la fig. 5], vastes chacune d'environ 1,5 hectare [fig. 2]. L'enceinte occidentale [fig. 6], carrée, est munie de tours demi-rondes à archères et d'une porte encadrée de tours ouvrant dans l'angle sud [chantier 1] [fig. 7] [fig. 8]. En dépit de ces caractères militaires, elle a abrité une activité cultuelle dans sa dernière phase, au moins dans l'entrée (des fosses remplies de sable pur ou de galets apportés de la rivière située à plusieurs kilomètres, d'autres vides et tapissées de lames de schiste). On peut faire l'hypothèse d'installations de purification. Pour une phase antérieure, un aménagement de plus grande ampleur impliquant la combustion du feu peut être inféré d'après une grosse quantité de galets et d'argile brûlée rassemblés ensuite dans une tour de l'entrée; l'emplacement originel (dans la cour [chantier 12] ou dans son excroissance semi-circulaire à l'est [chantier 11]) reste à découvrir. [fig. 9] [fig. 10].

Monuments-terrasses de l'époque achéménide ancienne

Vue des monuments-plate-formesLes deux enceintes sont ensuite remplacées chacune par une haute terrasse maçonnée (notées D et E sur la fig. 5], hautes de 10 m à l'est (terrasse à deux degrés semblable à une ziggourat miniature) [fig. 11], d'au moins 5 m à l'ouest [fig. 12]. Cette dernière terrasse, en forme de pyramide tronquée, renforcée de tours semi-circulaires, a été détruite par des travaux agricoles, mais d'anciennes photographies aériennes révèlent à son sommet l'existence d'un édicule central (vestige d'un pyrée ou d'un remaniement postérieur à but non rituel?). Ces profonds changements dans l'architecture, peut-être aussi dans la nature du culte, paraissent devoir être attribués à l'époque achéménide. C'est à cette époque peut-être que l'on pourrait attribuer la construction de la puissante muraille extérieure de la ville.

Bâtiments de l'occupation grecque

Une dernière phase se marque par l'apparition à l'ouest de la terrasse et sur l'ancienne «aire sacrée» occidentale de bâtiments de plan orthogonal, de caractère modeste, bâtis en briques carrées qu'on associe d'ordinaire à la fin de l'époque achéménide ou à l'occupation grecque. Il pourrait s'agir d'une colonisation militaire, dont les débuts dans les « villes de Sogdiane » sont attestée dès le séjour d'Alexandre à Samarkand en 328 (Arrien, IV.16.3); cette dernière étape de la vie du site voit aussi la reconstruction du rempart intérieur, muni de quatre portes principales. La rareté de la céramique typiquement grecque incite à penser que cette occupation ne s'est pas poursuivie fort avant dans le IIIe siècle. L'abandon de la ville se fait au profit de Samarkand, qui restera dès lors la plus grande ville de la plaine du Zerafshan. Dans les années qui suivent, seule se fera sentir la présence de populations de type nomade (voir ci-dessous le texte sur la princesse saka-sarmate de Koktepe).

Au total, et malgré le mauvais état général de conservation des structures, Koktepe s'annonce comme un site clef pour l'étude de la région à l'Âge du Fer, et plus particulièrement pour celle des cultes iraniens qui au terme d'un long processus finiront par se codofier dans la religion zoroastrienne. ^

La princesse saka-sarmate de Koktepe (Ier s. ap. J.-C.)

Niche latérale estLa découverte inattendue de cette tombe royale nomade est intervenue en 1999 et 2000. Depuis 1999, les fouilleurs savaient que la butte la plus élevée avait été réutilisée comme un kourgane par les tribus nomades qui à partir du IIe s. av. J.-C. ont succédé aux Grecs comme maîtres de la Sogdiane. La présence de sapes et de puits de pillage laissait supposer que cette tombe, comme presque toutes les autres de ce type dans la région, avait été pillée dès l'Antiquité. Il s'est avéré que les pillards avaient manqué de peu le contenu de la tombe et que celle-ci était intacte.

Chaudron de bronzeLa tombe fut creusée au Ier s. de n.è. dans le monticule formé par l'usure d'un monument-terrasse d'époque achéménide [fig. 11] [fig. 13] [fig. 14], et ceci alors que la ville était abandonnée depuis trois siècles. Elle est de type à «catacombe transversale», comportant un long dromos d'accès et une chambre funéraire flanquée de deux chambres à offrandes [fig. 15] [fig. 16] [fig. 17] [fig. 18] [fig. 19]. Un chaudron de bronze à anses sur piédouche [fig. 20], qui avait servi au repas funéraire, et de grands vases en céramique [fig. 21], qui ont dû contenir des boissons, ont été trouvés dans deux chambres latérales [fig. 22].

Bractées d'orIl s'agit de la plus grande tombe nomade découverte en Ouzbékistan, et aussi de la seule à n'avoir pas été pillée dans l'Antiquité. Elle n'était destinée qu'à une seule sépulture, celle d'une femme âgée de 25 à 35 ans [fig. 23] dont le crâne avait subi, selon une étude faite par Michelle Glantz de l'Université de Colorado, la déformation artificielle caractéristique de certains peuples post-scythiques, de l'Asie centrale à la Gaule du haut moyen âge [fig. 24]. Les bords de sa robe étaient cousus de plus de 330 bractées rondes en feuille d'or [fig. 25] dont la disposition a permis de reconstituer assez précisément la coupe du vêtement [fig. 26]. La tête présentait de part et d'autre des perles de verre (peut-être importées de l'Empire romain) [fig. 27], qui ont apparemment décoré la coiffure ou le voile couvrant le visage. La tête reposait sur une phiale en argent. A gauche était posé un objet en étoffe au décor rehaussé à la feuille d'or [fig. 28], probablement un bonnet. La ceinture était munie de terminaisons en plaquettes d'or incrustées de turquoises [fig. 29]. A la hauteur des jambes, des ciseaux et une fusaïole témoignent de l'une des activités du vivant de la défunte. Les offrandes placées autour du corps comprenaient en outre une boîte à fards, un petit bol sphérique en argent, des restes de la broderie décorant une bourse et une sacoche à fermeture en ivoire décorée de protomes de chevaux oposés dos à dos qui, surtout, avait renfermé un magnifique miroir rond d'origine chinoise, en argent moulé, à décor de phénix stylisés (diam.: 19 cm) [fig. 30].

Miroir chinois en argentLes analogies que détecte l'étude du mobilier funéraire orientent dans plusieurs directions: une composante locale, avec la céramique poursuivant des formes grecques [fig. 26]; la migration dite «sarmato-alaine», avec certains objets dont on retrouve les équivalents sur une route allant de la Sibérie méridionale (le chaudron en bronze [fig. 20]) jusqu'à la Mer Noire (les brûle-parfums sarmates en argile) pour aboutir jusqu'en Hongrie et en France (le peigne en os "saka" à têtes de chevaux); des importations romaines sans doutes passées par l'Inde (les perles de verre de la chevelure [fig. 27]); un cadeau diplomatique direct ou indirect de la Chine des Han (le miroir en alliage d'étain ou bronze argenté, à motif de quatre dragons, dans son emballage brodé [fig. 30]). Les objets en or (le diadème, les 345 bractées cousues sur la robe [fig. 25], les plaques incrustées de turquoises [fig. 29]) évoquent, en plus modeste, les tombes princières, probablement contemporaines, de Tillja-tepe en Bactriane (où l'on retrouve aussi des miroirs chinois de même type et de même époque).

Plaques d'or incrustées de turquoises et bractéeLes dimensions de l'ensemble (plus de 11m x 5,50m, pour une profondeur de 6,50m sous le niveau du sol moderne) font de cette sépulture la plus grande jamais retrouvée dans la région de Samarkand, et même sur le territoire de l'Ouzbékistan. Par la richesse de son contenu, elle apporte un éclairage inespéré de la région sous la domination nomade post-grecque et post-sacarauque, à l'époque de la confédération des Kangju rivaux des Kouchans, et sur les contacts internationaux qui se nouent à cette époque.. Elle confirme également ce qu'on savait du statut social élevé de la femme dans la société sarmate (terme employé ici de manière assez large pour couvrir un ensemble de confédérations nomades ayant succédé aux Scythes et précédant les Huns).

Bibliographie (princesse sarmate)

C. Rapin, « La tombe d'une princesse nomade à Koktepe près de Samarkand », en collaboration avec M. Isamiddinov et M. Khasanov (communication Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 12 janvier 2001), Comptes rendus de l'Académie des inscriptions et belles-lettres (CRAI), 2001, p. 33-92. ^

 

Bibliographie (Koktepe)

M.Kh. Isamiddinov, Istoki gorodskoj kul'tury samarkandskogo Sogda (Problemy vzaimodejstvija kul'turnyx tradicij v epoxu rannezheleznogo veka u v period antichnosti) [Sources de la culture urbaine de la Sogdiane de Samarkand. Problèmes des relations entre les traditions culturelles à l'époque de l'âge du fer ancien et pendant l'Antiquité], Tashkent, 2002. [couverture]

Cet ouvrage constitue une synthèse sur le peuplement et l'urbanisation de la plaine du moyen Zerafshan du chalcolithique au IVe siècle de n.è. Illustrée de nombreuses cartes, plans de fouilles, coupes stratigraphiques et planches de trouvailles, cette publication, qui est en même temps celle d'une thèse (doktorskaja), repose sur l'ensemble des recherches archéologiques effectuées dans la région, et plus particulièrement sur les sites de Koktepe et d'Afrasiab. L'introduction (p. 3-14) comprend une présentation des sources relatives à la géographie historique de la Sogdiane et un historique de la recherche archéologique depuis le XIXe siècle (dans laquelle s'intègrent maintenant les activités de la Mafouz co-dirigée à partir de 1989 par F. Grenet et par l'auteur de l'ouvrage). Le chapitre I (p. 15-30) porte sur l'environnement géographique, notamment sur les problèmes du développement du réseau d'irrigation régional. Consacré au peuplement, le chapitre II (p. 31-64) présente trois cartes archéologiques de la plaine à l'Âge du Fer ancien, dans l'Antiquité et au haut moyen-âge, ainsi que les résultats des premières campagnes de fouilles sur le site de Koktepe, marquées notamment par des découvertes datant de l'Âge du Fer ancien (céramique modelée peinte). Le chapitre III (p. 65-135) illustre la phase d'urbanisation de la région au milieu du Ier millénaire av. n.è. (période dite d' "Afrasiab I") à partir des recherches récentes effectuées sur le site de Samarkand-Afrasiab (par exemple sur son système de fortifications) et de la typologie céramique de Koktepe. Le chapitre IV (p. 136-176) porte sur l'époque hellénistique du site d'Afrasiab (période dite d' "Afrasiab II"), qu'illustre notamment une étude céramique (sur les phases antiques dites d' "Afrasiab II"à "IV") et urbanistique. Le chapitre V (p. 177-222) propose une synthèse générale à partir du matériel illustré dans les chapitres précédants, replaçant les sites d'Afrasiab et de Koktepe dans leur contexte historico-culturel centre-asiatique (au moyen de tableaux comparatifs des formes céramiques et de cartes archéologiques synthétiques de la région bactro-margienne et du Zerafshan). L'ouvrage se termine par un chapitre de conclusion (p. 223-228) résumant les périodes traitées dans leurs grandes lignes et une riche bibliographie (p. 229-253).^

     
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Conception et réalisation: Charles et Julien Grenet - Dernière mise à jour: 15 septembre 2011

 

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